Paysages nosologiques, paysages sanitaires : traitements, exclusion, communautarisme, guérisons (Jérusalem (Ier-XIIe siècles), Constantinople (IVe-XIVe siècles), Davos (XIIIe-XIXe siècles)

Coordonnées : 31°46’52.34"N / 35°14’10.68"E ; Constantinople 41° 1’42.48"N / 29° 0’32.26"E ; Davos 46°48’0.33"N / 9°49’48.10"E
Piscine Probatique, Sainte-Anne, Jérusalem

Collaboration inter UMR  : Claudine DAUPHIN (UMR 8167 - Monde byzantin), Mohamed BEN JEDDOU (Chercheur Invité et Associé UMR 8167 – Monde byzantin), Georges Sidéris (IUFM, Université de Paris-IV et UMR 8167 – Monde byzantin)
Équipe : Jean-Marie CASTEX, professeur d’Histoire et Géographie honoraire

Nosologie et Paysage : insérer la morbidité et la guérison dans le paysage et suivre l’évolution de ce binôme maudit et sacré. Jérusalem (Ier-XIIe siècles), Constantinople (IVe-XIVe siècles), Davos (XIIIe-XIXe siècles). Trois villes, trois problématiques, trois démarches.




-  Jérusalem (C. Dauphin et M. Ben Jeddou)  : archéologie urbaine et SIG (voir également "Cisjordanie (Jérusalem Est) " dans Missions de Terrain)

Reconstruction des deux bassins de la Piscine probatique à l'époque du Christ sur fond du plan général du Domaine national français de Sainte-Anne (SIG Claudine Dauphin, Mohamed Ben Jeddou)
Sous les cinq portiques de la piscine des Brebis à Jérusalem, "gisaient une foule d’infirmes, aveugles, boiteux, impotents, qui attendaient le bouillonnement de l’eau. Car l’ange du Seigneur descendait par intervalles dans la piscine ; l’eau s’agitait et le premier qui y entrait, après que l’eau avait bouillonné, se trouvait guéri. Jésus voyant étendu là un homme infirme depuis 38 ans, lui dit : ‘Lève-toi, prends ton grabat et marche’. A l’instant, l’homme fut guéri ; il prit son grabat ; il marchait" (Évangile selon St Jean 5, 1-9). Il s’agit de suivre l’évolution d’un site de guérisons miraculeuses pour le judaïsme hétérodoxe (le Bassin Sud de la piscine probatique), le paganisme sémitique et gréco-romain (sanctuaire chtonique), et le christianisme (église byzantine Sainte-Marie de la Probatique et son Martyrion), la pérennité du rite d’incubatio, et la transmission du don de guérison ("Ange du Seigneur" du judaïsme hétérodoxe, Sérapis-Esculape, Jésus, la Vierge).





-  La Cité des Lépreux : constitution d’un espace nosologique géographique et mental dans la Constantinople byzantine (G. Sidéris)  : sources textuelles et spatialisation des données historiques




Carte de Constantinople byzantine (Dessin Fabien Tessier)
Alors que la lèpre est, au IVe siècle, époque de mutations majeures, un problème nosologique de premier plan en Asie Mineure, il n’existe pas encore d’hôpital à proprement parler, même dans la capitale, Constantinople vers laquelle la famine pousse les villageois, les pauvres et les malades, et parmi eux les lépreux. La peur de la contamination par la lèpre effraie. La législation y répond par l’expulsion ou la noyade des lépreux. Les sources textuelles - la Vie de Zôtikos (Synaxaire XIe siècle), la Vie de Zôtikos (Ménologe impérial 1034-1041), et la Légende de Zôtikos (1270-1324) – décrivent une alternative à la répression de la crise épidémique. Zôtikos, fonctionnaire impérial réunit les lépreux et les installe sur la Colline des Oliviers, espace de relégation loin de Constantinople, mais assez proche pour son approvisionnement depuis la capitale. Tentes et huttes de branchages constituent des habitats individuels ou groupés comprenant un service de soins médicaux. Une nouvelle communauté (demos) de lépreux, exclus et parias, se crée.

L’Empereur Constance II (r. 337-361) fait raser les tentes de branchages et construit un oikos ou nosokomion (hôpital) dont les besoins matériels sont assurés par les Domaines impériaux. Ce complexe hospitalier comprend une léproserie, des maisons pour célibataires et des familles, un orphelinat, un hôpital, des bains curatifs, l’église de Zôtikos qui renferme ses reliques et où s’opèrent des guérisons miraculeuses et auquel est rattaché un monastère. Etendu sous Constantin VII Porphyrogénète (913-859) il est restauré après le tremblement de terre du 13 août 1032.

Il est d’ores et déjà intéressant de comparer le paysage nosologique de la Constantinople byzantine (IVe-XIVe siècles), esquissé par G. Sidéris autour des notions d’endémies et de crises épidémiques, à l’émergence d’un paysage nosologique/comial et sanitaire lié au développement médical, notamment aux traitements de la tuberculose à Davos.




-  De colonie Walser (XIIIe siècle) à Ville des Tuberculeux (1874-1946), l’anthropisation de la Vallée sylvestre de Davos dans les Alpes grisonnes (C. Dauphin et M. Ben Jeddou)  : archives, prospections et constitution d’un Système d’Information géographique

Davos : Queen Alexandra Sanatorium (1906-1925). A dr. la "Montagne magique" de Thomas Man (Der Zauberberg, 1925) (Photo C. Dauphin)

























Dans le cadre d‟une recherche diachronique paléopathologique sur la tuberculose en Orient, dont C. Dauphin avait observé les manifestations en Palestine byzantine (Dauphin 1998, I, p. 450-451), l’étude de ce fléau de l’Antiquité et du XIXe siècle et de son traitement du XIXe siècle à la Deuxième Guerre mondiale à Davos (Grisons, Suisse), "ville des tuberculeux" décrite en 1924 dans Der Zauberberg (La montagne magique) par Thomas Mann (1875-1955), s’est imposée à nous dès 2005 à partir de la constatation que l’approche médicale de la tuberculose au XIXe siècle découlait de faux remèdes (telle l’ingestion de lait à hautes doses) préconisés par les médecins de l’Antiquité gréco-romaine et transmis par leurs successeurs byzantins à l’Occident médiéval.

En collaboration avec le Medizin Museum et les Lokalgeschichtliches Archiv de la Dokumentationbibliothek de Davos, au cours de cinq missions (2007-2012), Dauphin a, d’une part, recensé la majorité des sanatoriums (le plus souvent transformés en hôtels à partir des années 1950), hôtels et pensions de famille ayant accueilli des phtisiques, les repérant un à un sur le terrain et les photographiant (extérieurs et intérieurs). En particulier, elle a retrouvé, immense coquille vide dans la forêt, le Queen Alexandra Sanatorium britannique établi par souscriptions pour poitrinaires indigents, édifice pionnier construit entre 1906 et 1909 par les architectes zürichois Otto Pfleghard (1869-1958) et Max Haefeli (1869-1941) avec l’ingénieur et constructeur de ponts Robert Maillart (1872-1940), agrandi de deux ailes en 1911 et d’un solarium en 1925 par le célèbre architecte suisse Rudolf Gaberel (1882-1963). Vendu en 1917 aux cantons de Thurgovie et de Schaffhouse, il fut fermé définitivement en mars 2005. D’autre part, elle a commencé à dépouiller systématiquement les Davoser Blätter qui, de 1874 à 1946, ont recensé nommément chaque semaine les poitrinaires en résidence à Davos, citant leurs nationalités et villes d’origine ou de résidence habituelle.

La spatialisation de la morbidité davosienne participe de l’anthropisation du paysage boisé d‟un habitat alpin débutant au XIIIe siècle par la colonisation de cette vallée sylvestre (1560 m) par les Walser, peuple germanophone installé depuis l’an mil dans le haut Valais et s’accélérant en s’internationalisant à partir de l’application dans les années 1890 des colloïdes vaccin homéopathique) découverts par le Dr C. Spengler (1860-1937), natif de Davos, dans le traitement de la tuberculose dans le cadre du climat bénéfique, sec et ensoleillé de cette vallée grisonne.

Le Projet Davos a pour but de reconstruire l’habitat alpin de Davos, de suivre la dynamique du peuplement et l’évolution de l’habitat depuis la colonisation Walser au Moyen Âge (habitat dispersé) à un habitat groupé (village et satellites), puis à une ville médicale, enfin de mesurer l’importance de l’anthropisation et des itinéraires (voies de communication principales, chemins de transhumance, itinéraires pédestres préconisés aux poitrinaires, toile d’araignée de chemins reliant entre eux les sanatoriums). Il s’appuie sur la création d’un Système de Gestion de Base de Données (SGBD). Une Base de Données des Tuberculeux a été créée à titre expérimental (28 catégories, dont certaines sont des listes de choix) par le géomaticien M. Ben Jeddou. Le thesaurus est alimenté par les informations extraites du Davoser Blätter entre 1874 et 1946 concernant les tuberculeux français et slaves (les riches aristocrates et marchands russes et polonais passaient une substantielle partie de chaque année à Paris ou à Nice).

Quoique ce travail de dépouillement soit fastidieux et très lent, les informations fournies par les Davose Blätter sur les premières cinq années (1874-1879) permettent déjà de suivre les mouvements de cette population nosocomiale, ses migrations entre hôtels, et d’hôtels en sanatoriums, les départs temporaires et définitifs (guérisons ou décès), les retours dus à la recrudescence de la maladie. Cette Base de Données permettra l’accès par des liens ou applications aux documents scannés ou photographiés des monuments/traces historiques.

La création d’un Système d’Information Géographique (SIG) comprenant une Base de Données environnementales (ponctuelles, linéaires, surfaciques) et des Couches thématiques matricielles (dont le Modèle Numérique du terrain, MNT), permettra ultérieurement la recréation du paysage en 4D (Espace et temps) en se fondant sur des données environnementales (topographie, pente et hydrologie) et historiques pour chaque époque, et donc la reconstruction diachronique du paysage à travers l’occupation du sol.




-  Maladie et Société  : Quels liens entre les trois facettes (guérisons miraculeuses en milieu urbain à la Piscine probatique à Jérusalem ; les léproseries de la Constantinople byzantine ; l’émergence d’une ville médicale vouée à la tuberculose – Davos) du thème "Nosologie et Paysage" ?
La ségrégation génère des micro-sociétés, reflets de la société (rassemblement d’exclus autour d’un pôle hétérodoxe de guérisons à la Piscine Béthesda à Jérusalem, ville des lépreux face à Constantinople, Davos, ville de sanatoriums et d’hôtels pour poitrinaires et tuberculeux). Cependant, alors que la ville des lépreux dépend économiquement de subsides impériaux et donc de Constantinople, c’est des poitrinaires que dépend l’économie de Davos au XIXe et au début du XXe siècles, car toutes les activités économiques sont liées à la présence de ces malades dans la ville et dans ses villages satellites qu’ils investirent également.
En outre, la maladie et son traitement créent un Temps autre que notre Temps, l’attente de la guérison se transformant en paysage mental (le "mindscape" anglo-saxon) du Salut - forme religieuse du paysage idéologique.




Collaborations internationales : Dr Peter Braun (Directeur du Medizin Museum, Davos) ; Dr Timothy Nelson, (Directeur) et Mme Liselotte Dürr (archiviste) des Lokalgeschichtliches Archiv, Dokumentationbibliothek, Davos.




Publications
• Bouwen, F. et Dauphin, C. (dir.) La Piscine probatique de Jésus à Saladin. Le Projet Béthesda (1994-2010), Numéro Spécial de Proche-Orient Chrétien, Jérusalem, 2011 (200 p., mise ne page graphique de 118 cartes, plans, coupes, dessins au trait, photographies en couleurs et noir-et-blanc par C. Dauphin et M. Ben Jeddou).
• Dauphin, C. La Palestine byzantine. Peuplement et populations, BAR International Series 1000, Archaeopress, Oxford 1998.
• Dauphin, C. et Ben Jeddou, M. "The Queen Alexandra Sanatorium (1906-1917), Davos", Davoser Revue (en préparation).