Ouadi el-Jarf

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- Présentation des travaux archéologiques (2011-2013)

Depuis une dizaine d’années, les connaissances que nous avons de l’occupation des côtes de la mer Rouge par les Égyptiens se sont considérablement développées, essentiellement grâce à l’exploration de deux sites portuaires, qui ont fait récemment l’objet d’importants travaux archéologiques : Mersa Gaouasis et Ayn Soukhna. La découverte d’un nouveau site au ouadi el-Jarf, un peu au sud de la ville côtière de Zafarana et à quelque 100 km au sud d’Ayn Soukhna, apporte encore un complément au tableau général de cette occupation ancienne du littoral.

Le site du ouadi el-Jarf a été signalé à plusieurs reprises, sans jamais être jusqu’ici formellement identifié comme un site portuaire de l’époque pharaonique. La première description de ces vestiges est due à l’explorateur britannique Sir John Gardner Wilkinson, qui visita le site en 1823 en compagnie James Burton. Un passage de ses notes de voyage, publiées en 1832 à son retour d’Egypte, décrit à cet endroit un système de galeries aménagées dans un monticule rocheux, à quelques km de la côte, et qu’il interprète comme des catacombes. Un siècle plus tard, dans les années 1950, le site fut à nouveau signalé par deux pilotes français du canal de Suez et archéologues amateurs, du nom de Fr. Bissey et R. Chabot Morisseau. Mais ce n’est que très récemment qu’une véritable étude archéologique du site a pu être lancée dans cadre d’une mission jointe de l’université de Paris-IV et de l’Institut français d’archéologie orientale. En juin 2011, une première campagne sur le terrain a permis d’en identifier les différentes composantes, et d’en dresser un plan topographique complet. Le site se développe en effet sur 6 km d’ouest en est, du premier contrefort rocheux des montagnes du désert oriental au rivage de la mer Rouge. Il comporte les éléments suivants :

Un système de galeries-entrepôts comparable à celui qui a été récemment mis en évidence sur les deux autres sites portuaires actuellement connus (Ayn Soukhna et Mersa Gaouasis). Cet ensemble est cependant bien plus développé que sur les autres sites, puisque l’on y compte une trentaine de ces galeries. Dix-sept d’entre elles sont aménagées de façon rayonnante autour d’une petite éminence rocheuse, tandis que neuf autres – et sans doute bien plus qui sont complètement réensablées – sont creusées sur le flanc est d’un petit ouadi orienté nord-sud.. Les galeries sont en moyenne longues d’une vingtaine de mètres, larges de trois mètres, et hautes de deux mètres – mais leur extension peut dépasser parfois une trentaine de mètres. On relève systématiquement à leur entrée les vestiges d’un système de fermeture élaboré, l’ouverture de la galerie ayant souvent été rétrécie par la pose d’une dalle sur l’un de ses côtés, avant sa condamnation par des gros blocs dans l’axe de la descenderie.
Plus à l’est, sur les dernières buttes de calcaire dominant l’immense plaine littorale bordant à cet endroit la mer Rouge (distante de 5 km), se trouvent des campements de l’Ancien Empire. Le plus développé fait apparaître sur deux tiers ouest du plateau plusieurs installations en pierre, délimitées par un long mur nord-sud contrôlant l’accès à l’ensemble qui s’effectuait à l’est par un drain naturel.
À mi-chemin entre les campements et la côte, au cœur la plaine littorale, qui sépare le dernier ressaut montagneux de la mer, on relève la présence d’une grande construction rectangulaire en pierres sèches, très ensablée (60 x 30 m, intérieurement divisé en 13 longs espaces transversaux)
Sur la côte elle-même se trouve un dernier ensemble d’installations. On peut y observer une construction pleine en pierres sèches associée à des installations très ensablées. Enfin, quelque 160 m à l’est est encore visible à marée basse une jetée en forme de L, immergée pour l’essentiel, mais dont l’extrémité de la branche est-ouest vient s’arrimer au rivage. Cette jetée prend naissance sur la plage et se prolonge sous l’eau en direction de l’est sur une longueur d’environ 155 à 160 m. Elle oblique ensuite, selon un tracé moins régulier, en direction du sud-est sur environ 120 m. Sa partie émergée permet d’observer un montage assez régulier composé de gros blocs et de galets calcaire, qui permettait la protection d’une vaste zone de mouillage artificielle de plus de 2,5 ha. Une exploration sous-marine réalisée à marée basse a permis de confirmer la fonction portuaire de cette installation : au moins 21 ancres de bateau en calcaire ont en effet été découvertes in situ, en position d’abri au sud de la branche est-ouest de la jetée. La découverte à proximité des ancres d’au moins quatre grandes jarres complètes identiques à celles que l’on retrouve sur les autres composantes du site indique que l’ensemble de ces aménagements sont contemporains.
Il est clair, enfin, que l’ensemble des installations du ouadi el-Jarf sont étroitement liées au site côtier de El-Markha / Tell Ras Bodran, sur l’autre rive du golfe de Suez, exactement en face de la jetée dont nous avons parlé. A cet endroit, une équipe de l’université de Toronto dirigée par G. Mumford dégage depuis 2002 une structure fortifiée circulaire qui marque visiblement le point de débarquement des expéditions partant du ouadi el-Jarf, ce qui est confirmé par le fait que la céramique produite localement sur ce dernier site constitue une proportion écrasante de ce qui est retrouvé sur la côte du Sinaï.
Les deux campagnes de fouille suivante menées au ouadi el-Jarf du 15 mars au 15 avril 2012 et du 9 mars au 9 avril 2013, ont permis de préciser un certain nombre des informations obtenue dès les premières opérations de reconnaissance sur le site. Dans la zone des galeries entrepôts, treize galeries ont été dégagées en totalité, sur la trentaine que comporte le site. Trois d’entre elles contenaient encore, visible en surface, un très important dépôt de grosses jarres de stockage, ayant probablement servi de containers à eau pour des embarcations. Ces grosses jarres sont produites localement : deux fours de potiers ayant servi à les fabriquer ont été découverts au pied de la zone des galeries G3 à G6. Elles ont par ailleurs reçu presque systématiquement une inscription à l’encre rouge, avant cuisson, qui indiquait leur destination. Cette formule nomme invariablement une équipe – ou plus précisément un équipage – qui a œuvré sur le site. On relève que l’une des équipe mentionnée porte le nom des « Connus des Deux-Horus d’or ». Cette dernière formule, formée sur le nom d’Horus d’or de Chéops, livre en même temps une datation précise de ces marquages, amplement confirmée par la typologie de la céramique, caractéristique de la première moitié de la IVe dynastie. Les autres galeries fouillées semblent avoir été dévolues à la conservation d’éléments de bateaux. Elles sont régulièrement équipées de petits murets transversaux, d’une seule assise de pierre, qui devait servir d’appui pour des grosses planches rangées à l’intérieur. Très peu subsiste de ce dépôt initial, qui semble avoir été intégralement récupéré avant l’abandon définitif du site. Plusieurs centaines de fragments et de chutes de bois, la présence de tenons, d’éléments de rames, de pièces d’accastillage, donnent malgré tout une idée assez claire de la présence de ces embarcations dans les galeries à un moment donné de l’histoire du site.
La fouille systématique des descenderies aménagées à l’avant de ce système de stockage – notamment devant les galeries G3-G6 - a également apporté de nombreuses informations les différentes étapes de l’utilisation du site. L’ensemble des galeries a manifestement été excavé d’un seul tenant, une partie des déblais de creuse ayant été utilisés pour régulariser la pente naturelle au devant des entrées. Sur cette première terrasse, on relève des niveaux d’occupation contemporains du fonctionnement des galeries, qui se caractérisent par des foyers et des accumulations de cendres. Dans un second temps, la fermeture des galeries a occasionné de gros travaux : c’est à cette occasion que des gros blocs de calcaire de plusieurs tonnes ont été utilisés pour construire une plateforme au devant des entrées, en ménageant une descenderie d’accès devant chacune d’elles. Le sol garde la marque des opérations de traction et d’ajustement de ces blocs. Les galeries ont enfin toutes été condamnées par un gros bouchon de calcaire poussé devant leurs entrées. La présence, sur les gros blocs constituant cette plateforme, de nombreuses marques de contrôle est également instructive à de nombreux égards. Les noms de plusieurs équipes / équipages sont ainsi attestés dans cet ensemble. La présence du cartouche de Chéops dans l’une des formules qui réapparaît le plus régulièrement sur ces blocs donne en outre une date précise à la condamnation définitive de l’ensemble des galeries, sans doute peu de temps avant l’abandon complet du site.

La campagne de 2013 a permis une découverte exceptionnelle toujours dans ce secteur du site : devant les galeries G1 et G2, une concentration exceptionnelle de papyrus, qui y avaient visiblement été jetés lors des dernières phases d’occupation du site, a été mise au jour. La plupart de ceux-ci sont bien datés du règne de Chéops, la date de l’année « après de 13e recensement » - à l’extrême fin du règne - apparaissant sur l’un des mieux préservés d’entre eux. Il s’agit en grande partie de comptabilités mettant en jeu la vie du site : des livraisons de grains, de matériel, de produits alimentaires destinés aux équipes travaillant sur le site. A cela s’ajoute un document exceptionnel, dont de très nombreux fragments ont été découverts : le journal de bord d’un fonctionnaire memphite du nom de Merrer, qui livre jour après jour les grandes lignes de son activité. Ces documents, en cours d’étude, sont à ce jour la plus ancienne documentation papyrologique découverte en Égypte. Ils sont très proches, tant par leur présentation que par leur contenu, de leurs homologues de la fin de la IVe dynastie et de la fin de la Ve dynastie, découverts respectivement à Gebelein et à Abousir.

L’exploration de la zone archéologique qui se trouve à proximité de la mer a également été lancée cette année : à cet endroit, à 200 m du rivage, ont été mis au jour deux grands bâtiments administratifs de l’Ancien Empire, présentant des cellules organisées en dents de peigne. Un dépôt de 99 ancres de bateaux y a été découvert, un grand nombre d’entre elles étant encore inscrites de signes à l’encre rouge qui identifient probablement les embarcations auxquelles elles étaient destinées.
La connaissance des modalités mêmes de l’occupation du site a donc sensiblement été affinée au cours de ces campagnes, l’ensemble des données mettant l’accent à la fois sur le caractère massif de l’installation égyptienne, et la brièveté de cette occupation, sans doute circonscrite au début de la IVe dynastie, et plus particulièrement au règne de Chéops, l’essentiel du matériel découvert étant marqué au nom de ce roi. Ce dispositif pourrait être le premier aménagement côtier sur la mer Rouge de l’histoire égyptienne, avant que le site d’Ayn Soukhna, plus proche de la capitale administrative de Memphis, n’en prenne rapidement le relais.

Mission du ouadi el-Jarf
Chef de mission : Pierre Tallet, MCF HdR, université de Paris-Sorbonne
Directeur associé : El-Sayed Mahfouz, université d’Assiout
Principaux intervenants :
Grégory Marouard, archéologue, Chicago Oriental Institute ; Damien Laisney, topographe, Maison de l’Orient et de la Méditerranée ; Mohamed Abd el-Maguid, archéologue, spécialiste des fouilles sous marines, Conseil Suprême des Antiquités de l’Egypte. Georges Castel, architecte, Institut français d’archéologie orientale ; Aurore Ciavatti, doctorante, université de Paris-Sorbonne ; Serena Esposito, doctorante, université de Paris-Sorbonne

  • P. TALLET, G. MAROUARD, D. LAISNEY, "Un port de la IVe dynastie au ouadi el-Jarf (mer Rouge)", in BIFAO 112, 2012, sous presse.
  • P. TALLET, « The Wadi el-jarf Site : A Harbor of Khufu on the Red Sea », JAEI 5/1, 2013, p. 76-84.
  • G. MAROUARD, « Un nouvel atelier de potier de la IVe dynastie au ouadi el-Jarf (mer Rouge) », in Th. Rzeuska (éd.), Studies on the Old Kingdom Pottery II.
  • P. TALLET, G. MAROUARD, "An Early pharaonic harbour on the Red Sea coast", in Egyptian Archaeology 40, 2012, p. 40-43.
  • P. TALLET, "Ayn Soukhna and the Wadi el-Jarf : Two newly discovered pharaonic harbours on the Suez Gulf", in BMSAES 18, 2012, p. 147-168.
  • G. LACAZE, L. CAMINO, Mémoires de Suez. François Bissey et René Chabot-Morisseau à la découverte du désert oriental d’Égypte (1945-1956), Pau, 2008.
  • P. TALLET et El-S./ MAHFOUZ (éd.), The Red Sea in Pharaonic Times. Recent Discoveries along the Red Sea Coast. (Proceedings of the Colloquium held in) Cairo/Ayn Soukhna 11th-12th January 2009.
  • P. TALLET, Plans topographiques de Damien Laisney. Photographies de Jean-François Gout et Alain Lecler. Annexes d’Anne-Sophie Dalix, Victor Ghica et Patrice Pomey, avec la collaboration de Moustafa Rezk Ibrahim. La zone minière pharaonique du Sud-Sinaï-I Catalogue complémentaire des inscriptions du Sinaï.