Décès de Pierre BORDREUIL

- 13 novembre 2013 à Paris


Du Sud de la France à l’Orient de la Syrie : itinéraire d’un chercheur

Pierre Bordreuil (1937 - 2013) au colloque "Bible et archéologie aujourd'hui" organisé par Le Louvre et Le Monde de la Bible , le 21 avril 2012 (c) Laurent Sangpo Originaire d’un milieu protestant du Sud de la France, fils d’un pasteur, Pierre Samuel Bordreuil est né le 28 août 1937. Il reçut une éducation familiale dans laquelle la Bible et la culture biblique tenaient une place majeure. C’est donc tout naturellement qu’il fit des études de théologie aux Facultés de théologie protestante d’Aix-en-Provence et de Strasbourg. Là, il devint disciple d’André Caquot. En 1965-1966, il partit à Paris et suivit l’enseignement d’André Caquot et d’André Dupont-Sommer à l’ÉPHÉ et au Collège de France. Choisi comme boursier de l’Académie des inscriptions et belles lettres à l’École archéologique française de Jérusalem pour 1966-1967, il fit ainsi connaissance avec l’Orient à Jérusalem et en Cisjordanie et vécut dès son premier séjour des événements qui ont bouleversé la région. Ce devait être pour lui une expérience majeure, qui marqua sa lecture politique des événements du Proche-Orient.
À son retour de Jérusalem en 1967, il fut recruté comme attaché de recherche au CNRS, institution dans laquelle il allait faire toute sa carrière (chargé de recherches en 1974, directeur de recherche de 2e classe en 1986, de 1re classe en 1992) jusqu’à sa retraite en 2002, poursuivant depuis cette date son travail au sein du laboratoire comme directeur de recherches émérite. Membre de l’équipe d’épigraphie sémitique du CNRS dès sa création en 1972 par André Dupont-Sommer, il en suivit les évolutions administratives jusqu’à son intégration comme équipe « Mondes sémitiques » dans le laboratoire Orient et Méditerranée en 2006.
Dès l’année suivant son retour de Jérusalem, il s’installa à Beyrouth où il a résidé de 1968 à 1986. De Beyrouth, il allait travailler régulièrement en Syrie où il passait plusieurs jours par semaine sur les tablettes d’Ougarit. Après son retour il a continué à y faire des missions plusieurs fois par an, retrouvant là-bas un milieu où il se sentait chez lui et qu’il aimait profondément.

Tablettes ougaritiques et inscriptions sémitiques : Recherche et publications

Ses intérêts ont porté sur deux domaines majeurs : d’une part l’épigraphie sémitique en alphabet linéaire du Ier millénaire (phénicienne, araméenne, langues de Jordanie), d’autre part l’étude des textes en langue ougaritique et en écriture cunéiforme alphabétique découverts à Ras Shamra en Syrie, l’antique Ougarit, et datant du XIIIe siècle et du début du XIIe siècle avant J.-C.
En 1971, il est devenu membre de la mission archéologique de Ras Shamra-Ougarit. En 1977, il rejoignit la mission archéologique de Ras-Ibn Hani et fut choisi comme co-éditeur avec A. Caquot des nouveaux textes alphabétiques de Ras Shamra-Ougarit et de Ras Ibn Hani. En 1981, il devint responsable des publications épigraphiques de Ras Shamra-Ougarit. Son séjour en Orient lui permit d’entreprendre l’inventaire des tablettes alphabétiques d’Ougarit poursuivi et publié avec D. Pardee qui allait devenir son complice et avec qui il allait produire tant de travaux dans ce domaine. Il a créé en 1991 un enseignement d’ougaritique à l’École des langues et civilisations de l’Orient ancien de l’Institut catholique de Paris, avec un parcours d’études sur trois ans, et il a assuré cet enseignement jusqu’en 2004.
Ses recherches sur le Ier millénaire ont porté particulièrement sur les sceaux et les inscriptions sigillographiques. Il laisse un Catalogue des sceaux ouest-sémitiques inscrits de la Bibliothèque Nationale, du Musée du Louvre et du Musée biblique de Bible et Terre Sainte, Paris, 1986, et une synthèse importante et approfondie « Sceaux inscrits des pays du Levant » parue dans le Supplément au Dictionnaire de la Bible, tome XII, fascicule 66, 1992, col. 86-212. Présent en Syrie lors de la découverte exceptionnelle sur le Tell Fekheryé de la statue de Hadad-ys’i, le roi araméen de Guzana (Tell Halaf), il a publié en collaboration avec Ali Abou Assaf et Alan R. Millard ce document exceptionnel qui porte une longue inscription bilingue en araméen et akkadien et apporte des informations importantes pour l’histoire de la langue et de l’écriture araméennes (La Statue de Tell Fekherye et son inscription bilingue assyro-araméenne, Paris, 1982).

Pierre Bordreuil, "l’inventeur"

Pierre Bordreuil a été un inventeur au sens propre du terme. Il avait un réseau dense et chaleureux de relations, au Proche-Orient comme en Europe, qui lui a permis de découvrir nombre de documents inédits : ceux-ci ont donné lieu à beaucoup de ses publications (sceaux, tablettes, reliefs, ostraca, monnaies…), dans des articles notamment de Semitica et de Syria.
Son immense culture lui a permis aussi de pratiquer l’art de la synthèse, comme dans Le temps de la Bible, publié avec l’auteur de ces lignes en 2000, ou la coordination du volume Les débuts de l’histoire, Paris, 2008, dont une réédition est sous presse, à laquelle il travaillait à la veille de son décès.
Dans le volume d’hommage qui lui a été offert (D’Ougarit à Jérusalem : recueil d’études épigraphiques et archéologiques offert à Pierre Bordreuil, éd. Carole Roche, Paris, 2008), on trouvera une bibliographie de Pierre Bordreuil jusqu’à cette date. Une liste complémentaire sera publiée prochainement.

Son décès brutal, le 13 novembre 2013 a douloureusement frappé sa famille et ses proches, ainsi que tous ses amis et collègues nombreux en France et dans le monde.

Françoise Briquel Chatonnet