Les figures de Noé

De Gilgamesh au Coran et encore au delà

3 avril 2013, Inalco, Paris
Coordination scientifique : Viviane Comerro et Madalina Vartejanu-Joubert


Le fait religieux, parce qu’il occupe notre actualité politique, soulève un
intérêt croissant dans la recherche universitaire, étant désormais entendu
qu’il s’agit d’un sujet d’avenir. Or l’aspect sous lequel nous l’abordons, celui du comparatisme, semble renvoyer à l’époque révolue d’une histoire des religions née au XIXe siècle, dans la froide lumière des préjugés positivistes. Aujourd’hui, plus de supériorité des savants sur les croyants dit-on, c’est du point de vue de « l’indigène » qu’il s’agit d’étudier la religion.
Notre approche résolument comparatiste de la figure fondatrice de Noé (en
français dans le texte) se situe entre ces deux bornes théoriques de l’histoire
de notre discipline. Le choix d’une telle figure, issu du bon voisinage entre
hébraïsants et arabisants à l’INALCO, a rapidement exigé l’apport d’autres
spécialistes. Il s’agit donc de construire, ensemble, du comparable.
Qu’y a-t-il à comparer, comment le faire et pourquoi ?
La réponse à la première question semble évidente depuis qu’en 1872 George Smith parvint à déchiffrer la onzième tablette cunéiforme de l’épopée de Gilgamesh, découvrant un parallèle mésopotamien bien antérieur au récit biblique du déluge. Quelques siècles plus tard, dans le Coran, c’est encore un autre personnage qui embarque alors que les flots engloutissent le peuple dont il est issu. Ce premier rapprochement resterait illusoire du point de vue comparatiste s’il n’incluait toutes les métamorphoses subies par la figure de Noé, depuis le Ve siècle avant notre ère, date présumée de la rédaction du Pentateuque à Babylone, jusqu’à la composition du Coran en Arabie au VIIe siècle, à travers ces littératures dite apocryphes ou pseudépigraphiques qui ont accompagné les textes bibliques en voie de canonisation. Et il resterait tronqué si la somme des gloses et commentaires sur Noé, qui ont accompagné les textes canoniques fixés dans leur lettre, était ignorée.
Comment comparer ? On a souvent reproché à l’approche comparatiste de
dissoudre la cohérence d’une configuration textuelle en isolant des éléments
empruntés à des sources exogènes. Aujourd’hui, la notion d’intertextualité, plus dynamique, permet de prendre en compte la reconfiguration opérée dans un nouvel ensemble tout en laissant le texte ouvert sur d’autres textes à l’infini : l’originalité de la Genèse ne doit pas dissimuler l’analogie avec les littératures du Proche-Orient ancien, celle du Coran avec des récits venus d’ailleurs ; mais la lettre de la Genèse n’épuise pas son esprit, ni celle du Coran le sien.
L’histoire des religions doit rester un exercice de comparaison à la fois interne
et externe, qui situe son objet à l’intérieur d’une tradition changeante, et cette tradition à côté d’autres traditions. En plaçant côte à côte des monothéismes dans ce lieu séculier qu’est l’université, des monothéismes et des polythéismes, des textes reçus et d’autres écartés, un canon et sa glose qui le redit autrement, l’approche comparatiste subvertit un certain rapport de la violence à la vérité. Une des réponses à « pourquoi comparer ? »

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