Le hammâm de Qalhât (Oman)

- Un article d’Axelle Rougeulle, directrice de la mission archéologique de Qalhât (Oman) dans le carnet de recherche "Balneorient"


Couvrant environ 35ha intra-muros, Qalhât était une grande ville portuaire du Sultanat d’Oman, datée des XIIe-XVIe siècles, qui fait l’objet depuis 2008 d’un important programme de recherche et de développement (Qalhât Development Project). En 2003, lors de la seule campagne de fouille menée sur le site avant le début de ce programme de recherche, un hammâm avait été découvert et fouillé, qui ne fut jamais étudié ni publié en détail (Vosmer 2004. Qalhât, an ancient port of Oman : results of the first mission. Proceedings of the Seminar for Arabian Studies 3, p. 389-404 (hammâm p. 396-397). Les fouilles ont été complétées en 2016 et le bâtiment est actuellement en cours d’analyse et de conservation.

- Le hammam
Ce hammâm, le seul jamais répertorié en Oman, se trouve à la porte nord-ouest de la ville médiévale, dans une sorte de sas d’entrée cerné de murailles qui avait été aménagé en terrasses à flanc de berge pour permettre à la route côtière d’atteindre la ville depuis le lit du grand wadi qui la borde au nord, près de 40m en contrebas. Il mesure environ 9.60m x 14.80m et a été largement érodé vers le wadi, en même temps que les terrasses et le mur de soutènement de la muraille nord.

La porte du hammâm se trouvait près de son angle sud-est et donnait accès par quelques marches à la pièce d’entrée, large d’environ 3.20m (I, 26m²). Le fond de la pièce était aménagé avec une grande plateforme d’environ 35cm de hauteur, qui se poursuivait comme une banquette le long du mur est. Les bases de trois petites niches sont visibles dans la partie conservée de ce mur, au sud.

Au centre du mur ouest de cette entrée, une porte donnait accès à un corridor (H), long d’environ 3.20m, qui ouvrait par une seconde porte sur une grande pièce oblongue (C) de 7.80 x 2.60m (20.30m²). A l’est, de part et d’autre du corridor, se trouvaient deux pièces de taille moyenne (A-B, ca 6.80m²), chacune munie d’une baignoire contre son mur extérieur. A l’ouest s’ouvraient quatre petites pièces (D-G, ca 3.40m²), chacune avec un petit bassin dans l’angle sud-ouest. Et contre les murs nord et au sud de la pièce centrale se trouvaient deux baignoires.

- L’hypocauste, la chambre de chauffe et les circuits de circulation d’air
Toute cette partie du bâtiment reposait sur un hypocauste haut d’environ 90cm, constitué de rangées de petits piliers surmontés de linteaux en pierre ou d’arcs en briques, un matériau absent par ailleurs à Qalhât. Cet hypocauste est en fait divisé en deux parties non communicantes par un mur axial plein qui passe sous le mur entre les pièces E et F et se subdivise ensuite en deux branches, laissant le centre de la pièce C et le corridor en dehors de la zone chaude. Située à l’extérieur du bâtiment, au centre du mur ouest, la chambre de chauffe permettait de chauffer les deux moitiés du bâtiment, nord et sud, les petites pièces D-E/F-G surtout, puis les baignoires de la pièce centrale C, enfin les pièces A et B, sans doute beaucoup moins chaudes ; la circulation de l’air était permises par des cheminées en terre cuite maçonnées dans l’angle des pièces. La chambre de chauffe a malheureusement été partiellement détruite mais deux phases architecturales ont pu y être repérées ; l’analyse des cendres conservées sur le substrat, sous le niveau d’arrêt des fouilles de 2003, a montré la présence de nombreux os de poissons, qui devaient donc servir de combustible comme cela a déjà été mis en évidence dans les fours de potiers fouillés sur le même site (un parallèle « thermal » récemment mis en évidence existe également dans des bains monumentaux d’époque byzantine, à Bosra, en Syrie du Sud).

- Les bassins et circuits de circulation d’eau
La chambre de chauffe était surmontée d’un bassin cylindrique (L, dia 1.80m), destiné à l’eau chaude. Ce bassin n’est conservé que sur une cinquantaine de centimètres de hauteur et son système d’alimentation n’est pas connu. Dans le fond, deux canalisations en terre cuite permettaient d’alimenter deux réseaux distincts de circulation de l’eau chaude, jusqu’aux bassins/baignoires des moitiés nord et sud du hammâm ; ces canalisations reposaient sur une étroite banquette maçonnée le long des murs périphériques, traversant les refends. Au sud du bassin circulaire un second bassin, rectangulaire (J, 1.50 x 2.10m), était installé sur un socle plein, légèrement au-dessus du bassin d’eau chaude qu’il approvisionnait sans doute. Deux petites canalisations dans son angle nord-est permettaient d’alimenter les deux réseaux de circulation d’eau froide, par des canalisations maçonnées au-dessus de celles de l’eau chaude. Les diamètres progressifs des canalisations de sortie des bassins, et la pente légèrement ascendante des banquettes, permettaient de contrôler le débit et d’éviter les pertes. De même, la pente soigneusement calculée des sols des bassins et des pièces, tous recouverts d’un bel enduit hydrofuge, permettait l’évacuation des eaux usées à travers les seuils jusqu’à deux petites canalisations longeant les grands côtés de la pièce centrale et s’évacuant à l’extérieur vers le wadi. L’eau nécessaire au fonctionnement du hammâm provenait d’un grand puits situé à une douzaine de mètres vers l’ouest, probablement par une canalisation aujourd’hui disparue. Adossé au mur de soutènement de la muraille nord, ce puits de près de 1.50m de diamètre et d’une vingtaine de mètres de profondeur ne fut pas véritablement creusé à partir du niveau de la terrasse mais pour l’essentiel taillé dans la berge originale du wadi qui fut ensuite rechapée par la muraille.

- Datation et origine
Rien n’est connu du matériel exhumé lors des fouilles de 2003 et il est donc impossible de restituer les superstructures du hammâm ; il est néanmoins probable que la présence d’un décor aurait été notée. De même il n’est pas possible de dater ce bâtiment à partir du matériel associé. Pourtant il peut vraisemblablement être attribué à l’époque de l’apogée du site, sous le règne de Baha al-Dîn Ayâz Seyfin, gouverneur de Qalhât pour le royaume d’Hormuz, et de sa femme Bîbî Maryam (c. 1280-1320). Sous l’autorité de cette dernière la ville connait en effet à cette époque un intense programme de construction qui inclut non seulement un magnifique mausolée et un grand complexe architectural centré autour d’une nouvelle grande mosquée, mais également la restructuration du quartier central et l’extension de la ville vers les quartiers périphériques. La construction d’un bâtiment aussi unique que ce hammâm, associée très probablement à celle du puits et donc de la muraille nord et de l’ensemble du sas d’entrée, ne peut que lui être attribuée. Et ceci d’autant plus que Bîbï Maryam et Ayâz étaient tous deux d’anciens esclaves turcs du prince d’Hormuz Mahmûd al-Qalhâtî. Il est logique de penser qu’ils ont voulu doter leur ville d’un système de bains, par ailleurs étranger à la tradition locale.

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