Madâ’in Sâlih, l’antique Hégra - Campagnes 2016-2017

Directeurs : Laïla NEHME (CNRS), Daifallah AL-TALHI (University of Hâ’il) et François VILLENEUVE (Université Paris I).

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Zones fouillées en 2016 et 2017, indiquées par un point rouge.


Sept zones de fouille ont été ouvertes en 2016 et 2017, toutes à l’intérieur de la zone résidentielle. Celle-ci désigne la zone d’une cinquantaine d’hectares qui s’étend à l’intérieur du rempart, au centre du site, où s’étendait la ville antique proprement dite [image 1]. En effet, les opérations extra muros menées dans les tombeaux nabatéens, dans les salles de banquet et dans le secteur des tumuli ont été achevées en 2015.
Ces sept zones de fouille correspondent à quatre ensembles de vestiges qui ont des fonctions différentes :

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La porte dite sud-est (ou porte 2) à la fin de la campagne 2017


- Le rempart qui entoure la ville et ses portes. Les travaux ont porté, en 2016 et 2017, sur la porte dite sud-est (Porte 2) et les tours qui la flanquent (Zone 35), dont la fouille s’est achevée en 2017. En 2017, elle a porté sur deux tours accolées au tronçon oriental du rempart (Zones 37 et 38). À la porte sud-est [image 2], l’accent a été mis, au cours de ces deux campagnes, sur les structures pré-romaines, en particulier sur deux états nabatéens antérieurs à la porte, dont l’un correspond sans doute à un premier état de la porte, aménagée selon un axe légèrement différent de celui de la porte romaine. Deux magnifiques nouvelles inscriptions latines, peintes à l’encre sur pierre, ont été mises au jour en 2017 ou révélées par des traitements photographiques appliqués à des clichés pris au cours des campagnes précédentes (pour d’autres inscriptions, voir le rapport 2014, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01122002). Ces inscriptions, ainsi que celle qui a été découverte en 2017 dans le camp romain (voir ci-dessous) seront publiées fin 2017–début 2018 par Z.T. Fiema, Th. Bauzou et F. Villeneuve dans le Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik. Quant aux deux bastions (tours pleines) des zones 37 et 38, leur fouille a révélé un possible état du rempart antérieur à la phase de construction principale de celui-ci, au Ier siècle ap. J.-C.

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Photo aérienne (fisheye) de la zone du camp romain. Sur la droite, le plateau rocheux sur lequel a été construit le camp, limité à l’est par la colline rocheuse sur laquelle se dressait peut-être une citadelle nabatéenne. À gauche et à l’arrière-plan, le pics rocheux du Jabal Ithlib.


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Attache de baudrier ajourée en bronze provenant de la fouille du camp romain (objet 34024_M01)


- La fouille du camp romain accolé au tronçon sud du rempart, entamée en 2015, s’est poursuivie en 2016 et 2017. Le plan et la chronologie de ce grand bâtiment de 85 x 65 m au moins, se dessinent avec plus de précision [image 3]. Il est irrégulier dans sa partie orientale car ses bâtisseurs ont été contraints d’intégrer la colline rocheuse adjacente ainsi que les portions nabatéennes, plus étroites, du rempart. Il est plus régulier dans ses parties centrale et occidentale, où se trouvent des pièces de casernement, dont les dimensions témoignent, pour leur construction, de l’usage du pied romain (un peu moins de 30 cm). Son mur extérieur est par ailleurs ponctué de tours rectangulaires et d’une tour d’angles saillants. Il est désormais certain qu’il s’agit du camp de la garnison romaine de Hégra, qui a connu diverses phases d’occupation, militaire (du début du IIe siècle au IIIe siècle), puis domestique (à partir de la fin du IIIe siècle), avant d’être complètement abandonné sans doute à la fin du IVe siècle ou au début du Ve siècle. Il s’agit du camp le plus méridional de l’Empire, et probablement le camp romain le plus ancien de la province d’Arabie après celui de Humayma (ancienne Auara), dans le sud de la Jordanie, son plus proche parallèle. Un autel complet, portant une inscription latine gravée de onze lignes, datée du règne de Caracalla, a été mise au jour en 2017 et sera publiée avec celles de la porte dite sud-est (voir ci-dessus). La zone du camp s’est par ailleurs révélée riche en petit matériel en bronze (figurines humaines et animales, fibules, attache de baudrier [image 4], etc.).

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Photo aérienne (fisheye) du sanctuaire nabatéen, avec le trétrapyle partiellement restauré au sommet de la butte gréseuse, la partie nord du mur de téménos et une partie des installations fouillées à l’intérieur. En haut et à droite de la photo, le secteur résidentiel le plus proche du sanctuaire.
  • le grand sanctuaire nabatéen intra muros. Ce sanctuaire, fouillé depuis 2010, est construit au sommet et au pied d’une butte gréseuse numérotée IGN 132 [image 5]. Le sommet de la butte était, à l’origine, accessible par un escalier rupestre qui s’est effondré lorsque la chambre rupestre visible au milieu de l’image a été creusée (l’escalier à gauche de l’ouverture est construit en briques crues modernes). Le plateau sommital, orienté nord-sud, est entouré d’un muret maçonné qui en épouse le contour. Au point le plus haut (vers le sud), se dressait un tétrapyle au sol dallé, dont les colonnes en grès blanc se voyaient sans doute de très loin. Il formait un « temple » haut inscrit dans un espace beaucoup plus vaste comprenant des terrasses (au nord de la butte, à gauche sur la photo) et une plate-forme (quart supérieur gauche sur la photo) dont une petite partie a été fouillée, le tout ceinturé par un mur de téménos. Il est à peu près certain que des installations cultuelles se dressaient à l’intérieur de ce vaste espace protégé, mais les niveaux d’occupation nabatéens du « temple » bas ont été presque entièrement curés et récupérés et ne sont donc plus visibles que sous la forme de tessons nabatéens retrouvés dans des niveaux romains et de blocs architecturaux, notamment un chapiteau de piédroit [image 6]. Plusieurs éléments de maçonnerie appartenant à cet état ont toutefois été identifiés, notamment les murs appartenant à une pièce quadrangulaire et le grand mur de téménos. L’espace clos et protégé à l’intérieur de ce téménos a également abrité, à l’époque romaine et jusqu’au IVe siècle au moins, ce qui semble être des activités artisanales, avec de nombreux foyers, des dizaines de bassins en pierre, dont plusieurs sont entiers, d’abondants restes fauniques, etc. Ces activités ont tiré parti de la présence du puits probablement nabatéen (non visible sur la photo) creusé au pied de la butte, sur son côté sud-est.
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    Chapiteau de piédroit nabatéen (60834_AB01), trouvé en chute. Il s’agit d’un chapiteau ionique, comparable à ceux qui ornent deux tombeaux nabatéens des nécropoles du site. Il serait daté de la première moitié du Ier siècle ap. J.-C

























  • le quatrième ensemble est composé de deux secteurs domestiques, Zone 6 (à droite sur l’image 5) et Zone 9, au sud-ouest de la zone résidentielle, le premier fouillé et restauré, avec de longues interruptions, depuis 2003, et le second depuis 2010, également avec des interruptions. La grande résidence de la zone 6, avec cour dallée, a été clairement bâtie à l’extérieur du téménos du sanctuaire (elle ne le touche pas directement) et ses états les plus anciens sont nabatéens (Ier siècle). Quant à la zone 9, où ont été retrouvés, en remploi, plusieurs éléments d’une architecture monumentale (tambours de colonne, chapiteau à tête de lion), c’est le secteur du site, proche du wâdî, qui a été le plus anciennement occupé, peut-être dès le Ve siècle av. J.-C. L’occupation, avec des ruptures, des superpositions de niveaux, des changements de plan et de méthode de construction des murs, s’est poursuivie jusqu’au IVe siècle ap. J.-C. Parallèlement à ces travaux de fouille, les études sur le mobilier se sont poursuivies au cours de ces deux campagnes, notamment l’analyse des textiles (P. Dal-Prà) mis au jour durant les campagnes précédentes dans plusieurs tombeaux nabatéens appartenant à des types différents et dont les propriétaires respectifs n’appartenaient pas au même milieu social. Le matériel montre que les rites funéraires pratiqués dans ces tombeaux étaient fondamentalement les mêmes (avec l’usage de couches de tissu, de cuir et de résines) mais avec des petites différences dans l’assemblage et la nature des textiles utilisés.
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    Monnaie « à la chouette » de Madâ’in Sâlih (Surface_C066). Type intermédaire (classe C, relativement peu évolué par rapport à la classe A, la plus proche de l’original athénien, la classe la plus lointaine étant la classe H).

    Quant au petit millier de monnaies provenant soit de niveaux archéologiques soit de la surface du site, elles ont analysées par Chr. Augé puis puis Th. Bauzou. Ce dernier a réalisé en 2016 une importante étude sur l’importante série de monnaies (près de 250) dites « à la chouette » [image 7]. Il s’agit d’un type dérivé des tétradrachmes athéniens d’époque classique avec une Athéna au droit et une chouette stylisée au revers. Th. Bauzou a montré qu’il s’agit d’un monnayage très vraisemblablement frappé à Madâ’in Sâlih/Hégra, qui apparaît sur ce site au plus tard au IIe siècle av. J.-C. L’autorité émettrice reste indéterminée.
    Enfin, J. Studer, l’archéozoologue de la mission, a montré, en 2016, que l’assemblage des restes fauniques mis au jour dans le camp romain est différent de celui des autres secteurs de la zone résidentielle, notamment par la présence du cheval, qui n’est pas attesté ailleurs, et par la mise en évidence d’un régime alimentaire largement fondé sur la consommation du dromadaire, alors qu’ailleurs dans la ville les habitants préféraient la viande de chèvre et de mouton.
    D’autres études et des travaux de restauration, qui ne seront pas développés ici, ont également été menés en 2016 et 2017.