Dynamiques sociales dans l’Égypte médiévale

Responsables : Mathieu Tillier (Sorbonne Université)


Participants

Présentation Conquise par les armées arabo-musulmanes en 640-641, l’Égypte gagna très rapidement une place essentielle au sein de l’empire islamique. Pont vers la conquête du Maghreb, productrice d’excédents agricoles exportés notamment vers la péninsule Arabique, elle joua un rôle stratégique en dépit de sa relative marginalité politique. Dès le IXe siècle, l’autonomie gagnée par les dynasties Tulunide puis Ikhshidide érigèrent l’Égypte en centre de pouvoir majeur, avant que les Fatimides puis, après eux, les Ayyoubides et les Mamelouks ne fassent de son territoire le cœur de leurs empires. L’histoire médiévale de l’Égypte peut être lue au miroir d’une grande variété de sources. À la différence de la plupart des autres provinces, dont l’histoire peut essentiellement être reconstituée grâce à des œuvres littéraires recomposées et préservées par les aléas de la tradition manuscrite, la province a conservé, grâce à son climat particulièrement sec, une variété de sources documentaires exceptionnelles. Aux nombreuses inscriptions sur pierre, sur bois ou sur verre, officielles comme privées, qui ont survécu aux ravages du temps s’ajoutent une abondante production monétaire très largement documentée dans les médaillers publics et privés et par les trouvailles archéologiques, ainsi que des milliers de papyrus grecs, coptes et arabes, éparpillés dans de multiples collections, et dont seule une infime partie a jusqu’ici été éditée et étudiée (voir la Checklist of Arabic Documents). Ces documents peuvent être confrontés à un riche corpus de sources littéraires, composé de chroniques et de dictionnaires biographiques (al-Kindī, Ibn Yūnus, al-Maqrīzī, Ibn Taġrī Birdī), d’ouvrages de géographie et de topographie historique (al-Maqrīzī), d’opuscules relatifs aux « mérites » (faḍā’il) de la province (Ibn Zūlāq, Ibn al-Kindī), mais aussi d’une riche littérature chrétienne composée en arabe (Histoire des Patriarches d’Alexandrie). Les milieux savants égyptiens, tant musulmans que chrétiens, ont par ailleurs laissé une abondante littérature juridique permettant d’entrapercevoir quelques spécificités des pratiques sociales de la province et leur évolution. Grâce à la richesse de ces sources, l’Égypte apparaît comme un terrain d’observation privilégié du fonctionnement des sociétés plurielles qui sont celles de l’Islam médiéval. Ce programme se donne pour ambition d’explorer les dynamiques sociales de cette province et leurs évolutions à travers plusieurs échelles d’observation :
  • Au niveau macroscopique, le fonctionnement de la société égyptienne doit être envisagé à l’échelle impériale, en s’interrogeant sur le rôle des élites égyptiennes dans la gestion politique du dār al-islām, sur leurs circulations et leurs échanges intellectuels avec les autres provinces, et sur leur participation à la formation d’un pôle égyptien au sein de l’empire.
  • À l’échelle provinciale, il convient d’étudier les interactions sociales en prenant en considération la diversité du territoire égyptien. Les populations arabo-musulmanes, à l’origine surtout concentrées à Fustat et Alexandrie, en vinrent peu à peu à s’installer dans les territoires ruraux du Delta et de la Haute-Égypte, tandis que l’islamisation progressait dans l’arrière-pays. L’évolution des interactions entre musulmans et non-musulmans, entre les élites et les catégories sociales inférieures, entre le pouvoir et les sujets, constituent autant de thématiques que les sources littéraires et documentaires permettent d’étudier.
  • Les dynamiques sociales à l’échelle locale, rarement reflétées par les sources littéraires, peuvent en revanche être étudiées grâce aux sources documentaires (sur papyrus, papier ou parchemin). Plusieurs villages, au Fayoum ou en Haute-Égypte, feront l’objet d’investigation, notamment par le filtre des pratiques juridiques.

Usages sociaux et pratiques scripturaires
sous la responsabilité de Mathieu Tillier (Sorbonne Université UMR8167), Naïm Vanthieghem (CNRS-IRHT)

Un volet spécifique de ce programme est consacré à une exploration de la société égyptienne médiévale et de ses pratiques à travers plusieurs corpus papyrologiques inédits. Les nombreux documents trouvés en Égypte, rédigés sur papyrus jusqu’au Xe siècle, puis sur papier ou sur parchemin, offrent en effet une vision des dynamiques sociales à plusieurs échelles : y transparaissent tant les milieux dominants, composés pour l’essentiel d’Arabes musulmans et longtemps concentrés à Fustat, que des milieux moins favorisés. Cette étude des documents égyptiens s’organise autour de trois axes principaux :

1. La construction du savoir chez les élites musulmanes. Des nombreux papyrus littéraires que recèlent les diverses collections papyrologiques, seul une quantité infime a jusqu’ici été étudiée et éditée. Or ces textes, pour fragmentaires qu’ils soient, constituent autant de témoins de la constitution progressive d’un savoir académique et de l’atmosphère culturelle qui régnait en Égypte aux époques omeyyade et abbasside. Ils sont d’autant plus important qu’ils sont souvent plus anciens que les plus anciens manuscrits d’œuvres littéraires à nous être parvenus dans leur intégralité et permettent, de ce fait, de mettre en évidence la lente maturation du savoir musulman avant sa canonisation sous forme de « livres » au contenu définitif, destinés à être copiés et diffusés. Cet axe met particulièrement l’accent sur trois corpus complémentaires de papyrus littéraires. Nous nous intéressons tout d’abord à la formation du codex coranique et à sa diffusion en Égypte au début du VIIIe siècle à travers l’étude de fragments coraniques conservés sur papyrus. Nous nous interrogeons en deuxième lieu sur la constitution et l’évolution de la science du hadith aux premiers siècles de l’Islam. Nous étudions enfin l’émergence d’un savoir juridique à Fustat, tout particulièrement au IXe siècle, sur la base de fragments d’œuvres malikites qui n’ont pas autrement survécu.

2. Pratiques administratives et dynamiques sociales à Fustat. La capitale égyptienne est généralement considérée comme le parent pauvre des études papyrologiques, car le nombre de documents édités qui en proviennent est jusqu’ici très réduit. Pourtant, de tels documents existent et certains peuvent être identifiés par les entités administratives qui les ont émis. Ils permettent de restituer une part des dynamiques sociales dans lesquelles le pouvoir intervenait afin de les réguler. Une première partie de cet axe est consacré à la gestion des affaires financières à Fustat, notamment à la gestion collective des créances au cours des premières décennies qui suivirent la conquête de l’Égypte. Les interactions financières furent, à Fustat comme ailleurs, une des raisons essentielles du développement d’institutions destinées à gérer les conflits qui pouvaient en résulter, notamment à travers le développement de tribunaux et d’établissements carcéraux. Cette question du maintien de l’ordre social nous amène ainsi à étudier, dans un deuxième axe, une série de documents reflétant le fonctionnement de la police et des prisons à Fustat entre le VIIIe et le Xe siècle. Ces institutions n’intervenaient généralement pas d’elles-mêmes dans la gestion des rapports sociaux, mais attendaient d’être sollicitées par des individus ou des groupes. Ceux-ci présentaient souvent leurs doléances sous la forme écrite de pétitions, dont un certain nombre nous sont parvenues. L’étude d’un corpus de pétitions pré-fatimides permettra ainsi, dans un troisième axe, de mieux comprendre le processus d’appel aux pouvoirs publics afin de résoudre des problèmes entre particuliers.

3. Les pratiques sociales au filtre des actes juridiques. La diffusion progressive de la langue arabe sur le territoire égyptien, en même temps que la diffusion de tribunaux musulmans dans la province, donna lieu à une multiplication des actes notariés enregistrant certaines des interactions les plus importante pour le maintien de l’ordre social, comme les ventes, les successions, etc. Nous nous penchons en particulier sur les unions matrimoniales et leur dissolution, à travers l’étude d’un corpus constitué pour moitié de contrats de mariage et pour l’autre d’actes de divorce, représentatifs de différentes époques et de divers milieux sociaux de l’arrière-pays (depuis les catégories les plus pauvres jusqu’aux élites fortunées). Cette étude permettra de mettre en évidence l’évolution des pratiques maritales en fonction des époques et des milieux sociaux. Notre étude des pratiques sociales s’élargira enfin à d’autres types d’interactions (transactions, successions…) en proposant une étude micro-historique sur le village de Buljusuq, au Fayoum, sur la base d’un dossier documentaire remontant au XIe siècle.

Les représentations de l’Égypte chrétienne : Christians among Muslims in Medieval Egypt (CaMMEgy)
sous la responsabilité de Perrine Pilette, Mathieu Tillier

Cette partie du projet, financée par l’Union Européenne dans le cadre du programme « Horizon 2020 – Marie Skłodowska-Curie Actions / Individual Fellowships » (https://cordis.europa.eu/project/rcn/214371_fr.html), entend étudier les discours et les représentations mis en œuvre par les Coptes après la conquête arabe afin de revendiquer une position favorable, tant au sein de la société que du territoire égyptien, tous deux progressivement réorganisés par les nouveaux dirigeants musulmans. L’analyse se fonde sur deux corpus de sources encore peu étudiés et jamais encore systématiquement comparés. Le premier corpus est celui de l’historiographie copto-arabe, constitué de textes écrits en arabe dans les milieux ecclésiastiques coptes à partir du XIe siècle, et ce partiellement sur la base de sources coptes et grecques. Le second corpus est celui des sources documentaires égyptiennes (sources papyrologiques), principalement arabes. En particulier, la question de la revendication d’une position sociale favorable par les Coptes dans la société égyptienne médiévale est approfondie grâce à une étude du texte de l’Histoire des Patriarches d’Alexandrie (HPA). Ce dernier, considéré comme l’histoire officielle de l’Eglise copte, contient les Vies de ses dirigeants successifs, celles-ci servant de cadre à un grand nombre d’information concernant l’histoire de l’Egypte (et du Moyen Orient). Parmi celles-ci, un grand nombre sont uniques et décrites du point de vue, rare, des chrétiens d’Egypte. De plus, ce texte se manifeste à travers une tradition textuelle ouverte, c’est-à-dire intrinsèquement soumise à la réécriture, s’adaptant à un contexte social évolutif. En bref, ce texte, qui émane de la sphère dirigeante de l’Eglise copte, présente souvent les relations entre chrétiens et musulmans sous un jour fluctuant, servant le dessein de jouir d’une certaine position sociale à l’époque où ces textes sont (ré)écrits. Quant à la question du positionnement réel, revendiqué ou symbolique des chrétiens dans le territoire égyptien, désormais balisé par l’Islam, elle est étudiée sur la base principale du texte de l’Histoire des Eglises et des Monastères d’Egypte (HEME). Ce texte est une somme topo-historiographique composée au XIIIe siècle sur la base de citations issues tant d’œuvres historiographiques chrétiennes (principalement l’HPA) que musulmanes. Ce texte, organisé en une longue description par toponymes, passe en revue les monuments de l’Egypte chrétienne (églises, monastères, villes, cimetières, etc.) à l’époque ayyoubide et au début de l’époque mamelouke. Pour les deux questions envisagées dans cette partie du projet – société et territoire – ce sont les sources papyrologiques qui fourniront le cadre interprétatif. En effet, grâce à une comparaison systématique des données issues du corpus historiographique (répertoriées en base de données) avec celles issues du corpus papyrologique, il sera possible de mettre précisément en évidence le décalage (ou la concordance) entre ces sources et, par conséquent, d’analyser les représentation(s) à l’œuvre dans l’historiographie copto-arabe et leur évolution(s).

Monnaie et société dans l’Égypte islamique
sous la responsabilité de Cécile Bresc

Le dernier volet de ce programme est consacré à l’exploitation des données numismatiques disponibles pour l’Égypte médiévale, en particulier aux deux premiers siècles après la conquête. Plusieurs axes sont envisagés, mettant en relation les questions numismatiques classiques de production, d’utilisation et de circulation de la monnaie avec son environnement. Notre objet est donc de voir la monnaie non plus comme un sujet d’étude autonome mais bien comme un témoignage matériel des interactions économiques et sociales. Deux questions sont notamment abordées : celle de la continuité monétaire et celle de l’utilisation quotidienne de la monnaie par la population égyptienne. Les monnaies frappées en Égypte et/ou y circulant sont abondantes : trésors monétaires, trouvailles fortuites, monnaies trouvées en contexte archéologique nous permettent de nous fonder sur un corpus de plusieurs milliers de monnaies, essentiellement de bronze, mais aussi d’or. Fustat et les fouilles d’Istabl-‘Antar sont à cet égard une mine d’information irremplaçable. Pour commencer une histoire de la pratique monétaire en Égypte, il apparaît indispensable de remonter aux origines de la monnaie omeyyade dans cette province et de s’interroger sur les éléments continuité avec l’Antiquité tardive. À leur arrivée en Égypte, les armées musulmanes trouvèrent un système monétaire qui s’inscrivait dans l’histoire monétaire byzantine, avec toutefois des caractéristiques très différente de celles du reste de l’empire. Que ce soit dans la forme extérieure des monnaies (utilisation de modules, d’images et de poids) ou dans l’ensemble des pratiques, des techniques et des usages monétaires, nous observons les permanences entre les périodes byzantine et islamique afin de définir la relation entre les utilisateurs et leurs monnaies. Celle-ci pourrait expliquer la mise en place progressive de la réforme monétaire de ‘Abd al-Malik dans la province. Nous nous appuyons à cet effet sur les trouvailles de fulūs arabo-byzantins et omeyyades, étudiés au regard de la persistance ou de la disparition des folles byzantins, mais aussi sur les caractéristiques de ces différentes monnaies. La petite monnaie et son utilisation dans la vie quotidienne constituent les thèmes principaux du deuxième axe de notre étude. Comment payait-on les petites sommes ? Utilisait-on vraiment les dinars ? Pourquoi très peu de dirhams circulaient-ils en Égypte aux premiers siècles de l’Islam ? Comment expliquer la recrudescence de la frappe de toutes petites monnaies globuleuses de billon d’argent à partir de la période fatimide ? Les dénéraux purent-ils servir de monnaie ? Dans ce cas, comment expliquer que dans une même ville, certains sites en soient remplis alors qu’ailleurs aucun n’ont été retrouvé (ce qu’attestent les fouilles françaises et polonaises d’Alexandrie ou encore les fouilles de Fustat) ? Ce sont donc les usages monétaires locaux, leurs particularités et/ou leurs similitudes avec le reste du dār al-islām que nous tentons d’analyser.