Ayn Soukhna

Égypte

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Fig. La baie d’Ayn Soukhna à la fin des années 1990


- Fouilles archéologiques entreprises en 2001 sur le site localisé à une centaine de kilomètres du Caire, sur la côte ouest du golfe de Suez.

Responsables de la mission : Mahmoud Abd el-Raziq (Université du Canal, Ismailia), Georges Castel (Ifao), Pierre Tallet (Université Paris-IV Sorbonne), Claire Somaglino (Université Paris-IV Sorbonne)

Ayn Soukhna se trouve sur la côte occidentale du golfe de Suez, à une distance d’environ 120 km de la région du Caire [fig. 1]. Le nom du site signifie en arabe « la source chaude » et désigne des résurgences d’eau sulfureuse qui se trouvent à proximité des vestiges archéologiques et qui permet l’existence d’une modeste oasis. Une implantation d’époque pharaonique y a été découverte en 1999 grâce à la présence de nombreuses inscriptions hiéroglyphiques, gravées sur les rochers à cet endroit, qui signalaient une occupation importante de l’Ancien Empire à la fin de la XVIIIe dynastie au Nouvel Empire [fig. 2]. Des fouilles archéologiques, engagées sur le terrain depuis 2001, ont progressivement permis de mieux comprendre quelles étaient, dans l’Antiquité, les différentes utilisations de cette implantation. La plupart des vestiges dégagés à ce jour correspondent à l’Ancien et au Moyen Empire.

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Fig. 2 – Inscriptions rupestres surplombant le cirque 1. La majorité d’entre elles date du Moyen Empire

Il apparaît que durant ces périodes, le site a été régulièrement occupé par des expéditions comptant parfois plusieurs milliers d’hommes – d’après les chiffres livrés par les inscriptions rupestres – en provenance de la région memphite, se dirigeant vers la péninsule du Sinaï dont les Égyptiens exploitaient les ressources en cuivre et en turquoise. Le développement actuel des travaux à cet endroit met en valeur l’existence d’un centre logistique important, aux fonctions multiples, à mi-chemin entre la vallée du Nil et les lieux d’exploitation dans le Sud-Sinaï.

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Fig. 3 – Plan général du site

Les fouilles sur le site d’Ayn Soukhna ont débuté en 2001, notamment dans le petit cirque naturel qui est surplombé par les inscriptions pharaoniques [fig. 3]. Elles ont rapidement mis en évidence la présence de dix galeries, creusées dans une couche de schiste assez tendre. Leur morphologie– elles ont été taillées de façon identique, ont la même extension (une vingtaine de mètres) et sont strictement parallèles les unes aux autres –, semble indiquer qu’elles ont dès l’origine été conçues comme un système élaboré d’entrepôts de grande taille [fig. 4-5]. De cet ensemble se détachent trois boyaux [G4, G5 et G7] dont les entrées ont à l’origine été entourées d’un bâtiment rectangulaire de 15 x 5 m, délimitant ainsi une pièce équipée d’un toit, soutenu par des poteaux. Une unique entrée, relativement étroite et s’ouvrant du côté est, permettait d’accéder à l’ensemble de ce complexe [fig. 6].

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Fig. 4 – Galerie creusée à l’Ancien Empire


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Fig. 5 – Bâtiment adossé ; galeries G2 et G9 (hangars à bateau) ; galeries G5, G7, G4 et G8 (stockage)


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Fig. 6 – Le bâtiment adossé (Ancien Empire)

De nombreuses empreintes de sceaux, faisant apparaître les noms de rois des IVe et Ve dynasties, démontrent l’ancienneté de cette installation. Plusieurs inscriptions ont été également portées à l’entrée de plusieurs de ces galeries : elles datent de l’Ancien Empire et précisent les buts et personnels de ces expéditions [G1, G3, G5, G6, G9] [fig. 7].

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Fig. 7 – Inscription datant du règne de Djedkarê-Isesi placée à l’entrée de la galerie G1.

Il est possible que deux de ces galeries (G 9 et G 2) aient été dès l’origine destinées à entreposer des bateaux qui, entre deux expéditions, pouvaient être laissés en attente sur le site. Cette fonction est en tout cas bien attestée pour l’époque suivante, le Moyen Empire. En effet, au cours des campagnes de 2006 à 2008, ont été dégagés les vestiges d’une embarcation d’une quinzaine de mètres qui avait été démontée puis rangée soigneusement dans la galerie G2 [Fig. 8]. L’incendie probablement volontaire de cette structure a paradoxalement permis sa conservation partielle jusqu’à nos jours, l’intensité du feu ayant fait tomber sur ces vestiges la voûte de la galerie qui, interrompant la combustion, a également scellé ce contexte archéologique. Au cours de la campagne de 2008, les vestiges d’une autre d’embarcation, encore mieux préservée, ont été découverts dans la galerie adjacente (G9). Les deux bateaux devaient mesurer une quinzaine de mètres de long, et ils ont probablement été rangés dans ces magasins durant la XIIe dynastie. Ils sont probablement à ce jour les plus anciens navires spécifiquement conçus pour la navigation en mer qui aient été découverts.
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Fig. 8 - Vestiges carbonisés d’un bateau de la XIIe dynastie

Ce système de galeries-magasins semble être un trait caractéristique des « ports intermittents » que les Egyptiens de l’Antiquité ont aménagés sur la côte de la mer Rouge entre le début de l’Ancien Empire et le Moyen Empire. L’étude toujours en cours de ce complexe renvoie à celle qui est également menée sur les sites similaires de Mersa Gaouasis et du ouadi el-Jarf.

D’importantes installations édifiées en pierre sèche, en relation avec les expéditions, se trouvent également en contrebas du site, entre la montagne et la mer (zone 1) [fig. 2, fig. 9-10]. Elles font l’objet de fouilles depuis 2002 (kôm 14, S23-25), et concentrent désormais notre attention puisque la fouille des galeries s’est achevée durant la saison 2013. Plusieurs de ces bâtiments et aménagements datent de l’Ancien Empire (kôm 14, S21-Sud). Ils se distinguent par une architecture soignée. Sur la terrasse rocheuse du kôm 14, quinze petites pièces fonctionnelles sont disposées autour d’un bâtiment de plan carré (6,20 x 6,20 m) qui semble constituer le noyau initial du complexe, le tout formant un ensemble de 220 m2. En contrebas de la terrasse, à un niveau se rapprochant de celui de la mer, une fosse naviforme creusée dans le rocher de 17,50 m de long, dont la largeur varie entre 1,90 et 2,20 m, et dont la profondeur maximale est de 2,30 m constitue peut-être – d’après sa morphologie – une installation en rapport avec le remontage et/ou le démontage des bateaux.

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Fig. 9 – Plan de la zone de fouille actuelle, établi à l’issue de la campagne 2014


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Fig. 10 – Partie ouest de la zone 1


Plus à l’ouest, en S21-Sud, un imposant bâtiment de l’Ancien Empire a été dégagé au cours des campagnes 2012-2014. Il est de plan rectangulaire, mesure environ 9 x 5,7 m, et sa fonction précise reste indéterminée. Il s’appuyait contre la falaise rocheuse sur ses côtés sud et est, et était doté d’une toiture soutenue par deux imposants piliers. Autour de ce bâtiment, une zone de préparation des aliments et de rejet a été identifiée (nombreux foyers, importants restes fauniques).

La reprise des expéditions au tout début du Moyen Empire, après leur arrêt durant la Première Période intermédiaire, se caractérise par la réoccupation de la partie basse du site. Au début de la XIIe dynastie, un ensemble spectaculaire d’ateliers métallurgiques – unique en Égypte pour cette période – y est installé, ainsi qu’en d’autres points du site comme le ouadi 2. Une centaine de bas fourneaux (fours de réduction) ont déjà été identifiés et étudiés [fig. 11], ainsi que plusieurs petits foyers de refonte. Leur état de préservation exceptionnel permet de mieux comprendre quelles étaient les techniques utilisées au Moyen Empire pour obtenir du cuivre à partir de la malachite importée de la péninsule du Sinaï. Parallèlement à la fouille archéologique, des expériences ont été et continuent à être menées au moyen de répliques de ces fours pour restituer l’ensemble du déroulement de la chaîne opératoire du cuivre.

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Fig. 11 – Une batterie de fours de réduction du début du Moyen Empire

En plus de ces ateliers, durant l’ensemble des phases d’occupation de la zone basse – qui datent uniquement du début du Moyen Empire –, des bâtiments hâtivement et peu soigneusement construits en pierre sèche ont servi à abriter les équipes qui restaient sur le site et à stocker les provisions qui leur étaient destinées [fig. 12-13]. On y retrouve régulièrement des ensembles de grandes jarres de stockage intactes, souvent pourvues de marques après cuisson désignant peut-être les équipes à qui étaient destinées leur contenu – sans doute des céréales [fig. 14]. D’importants lots d’outils (meules, molettes, broyons, couteaux et lames en silex) témoignent également de la vie quotidienne et de l’intense activité qui régnait sur le site lors de son occupation périodique.

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Fig. 12 – Deux phases successives d’aménagements du début du Moyen Empire : une première phase avec ateliers métallurgiques, puis construction d’une boulangerie et d’habitations


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Fig. 13 – Un atelier de métallurgie et des entrepôts de stockage de du début du Moyen Empire


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Fig. 14 – Jarres de stockage du début du Moyen Empire retrouvées intactes dans les entrepôts

Pour les années à venir, notre objectif est de poursuivre la fouille de la zone basse du site. Des sondages ont montré que d’importants vestiges du Moyen Empire s’étendent encore sur 60 m à l’ouest du secteur de fouille actuel. Il s’agira également de faire la jonction entre ce dernier et le secteur précédemment fouillé du kôm 14. Le dégagement complet de cet ensemble permettra, nous l’espérons, de mieux comprendre un site unique en Égypte pour cette époque, tant sur le plan de son évolution que sur celui de son organisation spatiale et fonctionnelle pour chaque phase d’occupation. Au delà de l’étude – toujours à compléter – des cellules d’habitat et des fours métallurgiques qui sont chaque année mis au jour, toute nouvelle campagne est marquée par la découverte de structures jusqu’ici inconnues sur le site qui en montrent la complexité et la richesse. Soulignons enfin qu’en raison des nombreuses menaces qui pèsent sur le site (aménagement touristique et industriel de la région, développement du réseau routier), les travaux menés à Ayn-Soukhna ont aussi le caractère d’une fouille de sauvetage, permettant de documenter pendant qu’il en est encore temps une implantation qui a joué un rôle majeur – celle d’un port sur la mer Rouge étroitement associé à la capitale administrative de Memphis – pendant plus d’un millénaire de l’histoire égyptienne.

Article publié dans le carnet de recherche :http://amers.hypotheses.org

- Bibliographie sur le site

Ouvrages :

  • Abd el-Raziq M., Castel G., Tallet P., Fluzin Ph., Ayn Soukhna II, Les ateliers métallurgiques du Moyen Empire, FIFAO 66, Le Caire, 2011
  • Abd el-Raziq M., Castel G., Tallet P., Ghica V., Les inscriptions d’Ayn Soukhna, MIFAO 122, Le Caire, 2002.

Articles :

  • Tallet P., « A New Pharaonic Harbour in Ayn Sokhna (Gulf of Suez) », dans D.A. Agius et al. (éds.), Navigated Spaces, Connected Places, Proceedings of Red Sea Project V held at the University of Exeter, 16-19 Sept. 2010, British Foundation for the Study of Arabia Monographs 12, BAR International Series 2346, 2012, p. 33-38
  • Tallet P., « Ayn Sukhna and Wadi el-Jarf : Two Newly Discovered Pharaonic Harbour on the Suez Gulf », BMSAES 18, 2012, p. 147-168 [Tallet-libre]
  • Abd el-Raziq M., Castel G., Tallet P., Marouard Gr., « The Pharaonic Site of Ayn Soukhna in the Gulf of Suez. 2001-2009 Progress Report », dans P. Tallet, El-S. Mahfouz (éds.), The Red Sea in Pharaonic Times, Recent Discoveries Along the Red Sea Coast, Proceedings of the Colloquium held in Cairo/Ayn Soukhna 11th-12th January 2009, BdE 155, 2012, p. 3-20
  • Tallet P., « New Inscriptions from Ayn Soukhna, 2002-2009 », dans P. Tallet, El-S. Mahfouz (éds.), The Red Sea in Pharaonic Times, Recent Discoveries Along the Red Sea Coast, Proceedings of the Colloquium held in Cairo/Ayn Soukhna 11th-12th January 2009, BdE 155, 2012, p. 105-116
  • Tallet P., « Prendre la mer à Ayn Soukhna au temps du roi Isesi », BSFE 177-178, 2010, p. 18-22
  • Tallet P., « Les Egyptiens sur le littoral de la mer Rouge à l’époque pharaonique », CRAIBL 2009, p. 687-719
  • Tallet P., « The Treasurer Ipi, Early Twelfth Dynasty », GöttMisz 193, 2003, p. 59-64

Posters :

  • Peulvast J.-P., Tallet P., « Time scales and geoarcheology : stability vs instability of the ancient maritime site of Ayn Sukhna, Gulf of Suez, Egypt », 8th International Conference on Geomorphology, Paris [Ayn_Soukhna_geology]